Le livre le plus influent de la philosophie stoïcienne n'a jamais été destiné à être lu. Marc Aurèle a écrit les Méditations en grec, la nuit, dans un camp militaire sur la frontière du Danube, alors qu'une peste et une guerre frontalière démantelaient l'empire dont il était responsable. Les notes s'adressent à lui-même. Il ne leur a donné aucun titre ; l'intitulé qui subsiste dans la plus ancienne tradition manuscrite se traduit par quelque chose comme À Lui-même, et le livre que nous achetons aujourd'hui est une étiquette apposée des siècles après sa mort.
Cette origine explique pourquoi le livre captive les gens, et aussi pourquoi il les déroute. Ce que vous lisez est un côté d'une conversation, un homme se remettant au travail qu'il n'a jamais voulu. Les conseils sont réels mais le système qui les sous-tend est sous-entendu, car Marc écrivait pour le seul lecteur qui le connaissait déjà. L'ordre de lecture honnête pour les Stoïciens commence donc par le livre avec lequel tout le monde commence de toute façon, puis remonte au professeur qui a construit le système, puis se déplace latéralement vers l'homme qui l'a le mieux écrit.
1. Marc Aurèle, Méditations
Commencez par les Méditations, car c'est l'attrait principal, et parce qu'aucun autre livre de l'Antiquité ne vous permet d'entendre le pouvoir se parler à lui-même. Le cinquième livre s'ouvre avec l'empereur de Rome qui se dispute avec lui-même pour se lever le matin, et perd. C'est répétitif, et la répétition est le but : ce sont des exercices, pas des chapitres, un homme revenant chaque nuit aux mêmes prises parce qu'il savait qu'il glisserait le matin. Lisez-le lentement et annotez-le. Il a été écrit pour être utilisé, et il connaît la différence entre comprendre une idée et en avoir besoin.
2. Épictète
Puis rencontrez l'enseignant. Épictète est né esclave à Hiérapolis et marchait avec une jambe boiteuse ; libéré, puis banni de Rome avec les autres philosophes, il a enseigné dans une école à Nicopolis et n'a rien écrit du tout. Son élève Arrien a enregistré les conférences qui sont devenues les Entretiens et les a condensées dans l'Enchiridion, un manuel de terrain que vous pouvez lire en une soirée. C'est là que réside réellement la mécanique du stoïcisme, à partir de son premier mouvement : certaines choses dépendent de nous, nos jugements et nos intentions, et tout le reste non, et la misère est ce qui arrive quand on classe les choses dans la mauvaise colonne. Marc connaissait bien ce matériau. Dans le premier livre des Méditations, il remercie son professeur Rusticus de lui avoir prêté les notes d'Épictète, et la dette transparaît à presque chaque page.
3. Sénèque
Gardez le styliste pour la fin. Sénèque était un sénateur, un spéculateur immensément riche, tuteur puis conseiller de Néron, et l'écart entre son argent et sa philosophie lui a été reproché de son vivant. C'est aussi le meilleur prosateur que l'école ait jamais produit. Les lettres et les courts essais argumentent en phrases que l'on peut garder en tête pendant des années, et l'essai De la brièveté de la vie expose une thèse que vous n'oublierez pas : la vie est assez longue, et la plainte qu'elle est courte est un alibi raconté par des gens qui dépensent le temps comme s'il ne coûtait rien. En 65 après J.-C., Néron lui ordonna de mourir, et la mort décrite par Tacite, calme et maîtrisée, avec des amis prenant des notes, ressemble à ses propres essais arrivant à échéance. Quels que soient les compromis de l'homme, il a payé la facture avec la monnaie qu'il écrivait.
Les lire ensemble
Les trois voix couvrent toute la gamme. Épictète vous donne le système, Marc vous montre le système sous contrainte, et Sénèque vous montre ce que cela donne quand il devient une littérature. Notre Lot Stoïcien associe les Méditations à Sénèque et ajoute un joker d'une autre tradition, le Siddhartha d'Hermann Hesse, le récit par un romancier allemand du chemin de Bouddha qui converge vers la même question de l'autre bout du monde. Le reste de l'étagère se trouve dans notre collection philosophie.
Et quand l'ordre semble académique, revenez au camp sur le Danube. L'homme le plus puissant du monde passait ses nuits à se rappeler à quel point peu de choses dépendaient de lui, et les notes qu'il n'a jamais voulu montrer à personne ont survécu à l'empire qu'il défendait. C'est le discours en faveur du stoïcisme, prononcé sans un seul argument.